Les scènes d’escrime dans le cinéma : à l’ancienne, sans trucages ! (ou presque)

Oui. Sans trucages, ou presque. Je me dois de le préciser, parce qu’après tout, ce serait tout de même bête d’avoir Acrimed sur le dos. Vous imaginez le Cri du Troll, fleuron d’une culture limougeaude bi-millénaire, attaqué en justice pour publicité mensongère ? En interne, on se fait déjà suffisamment taper sur les doigts par le rédacteur en chef, pas la peine d’en rajouter. Cela étant, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit. Le travail d’Acrimed reste remarquable, et son existence, une chance pour la démocratie française et son pluralisme médiatique. Mais présentement vous vous en foutez, et cela tombe plutôt bien, étant donné qu’aujourd’hui l’on va parler d’escrime au cinéma.

Escrime et escrime de spectacle 

Les plus sagaces d’entre vous auront deviné qu’il existe deux sortes d’escrime en ce monde. Celle qui a un revolver chargé, et celle qui creuse. La première, performative, relève du sport de combat et de l’art martial. Elle fut pratiquée durant toute l’Époque moderne par les militaires de métier et les duellistes de la société civile, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, où le duel par arme à feu la supplanta. Au fil du temps, elle fit l’objet de plusieurs tentatives de normalisation, tendant à instaurer un certain nombre de pratiques (positions, déplacements, attaques composées, « bottes » secrètes ou non…) et de codes à respecter durant le combat. Des traités ont également été élaborés, visant à inculquer aux duellistes les principes d’une véritable science du combat, à l’instar de celui de Giacomo di Grassi, qui fut l’un des premiers à faire l’objet de traductions.

Fig. 1 : Comment latter posément l’épaule d’un tiers – Giacomo di Grassi, « Traité d’escrime » (1577)

Cette escrime a, en elle-même et pour ce qu’elle est, fait l’objet d’adaptations cinématographiques très réussies. Le film polonais de Jerzy Hoffman, Plus fort que la tempête (1974) en offre un exemple éloquent. Plans quasiment fixes, montage minimaliste… Tout est fait pour que l’on ressente l’intensité du jeu des acteurs, ainsi que l’effort physique qu’exigent les gestes de l’escrime. La plupart de leurs mouvements sont tout à fait discernables, et pourtant, on peut mesurer toute la virtuosité mise en œuvre pour non seulement les effectuer, mais aussi les enchaîner. 

Avec des punchlines en polonais, t’as vu

Un autre exemple d’escrime réaliste (ou tendant à l’être), portée à l’écran pour servir véritablement le métrage, n’est autre que la première réalisation de Ridley Scott. On sait l’affection, et (éventuellement) le soin, que celui-ci porte à la reconstitution historique. Les Duellistes montrait, de manière éclatante, que ce souci de vraisemblance était loin d’être incompatible avec le plaisir cinématographique et la tension dramatique.

Où l’on constate qu’Harvey Keitel arbore des couettes plus sexy que celles de Lorie

L’escrime de spectacle, quant à elle, se rapproche plus des arts de la scène, comme le théâtre ou la danse, que des arts martiaux. À ce titre, son intérêt, avant tout esthétique, implique une grande exigence chorégraphique. En cela, l’escrime telle qu’on peut la voir au cinéma peut elle-même se diviser en plusieurs catégories. Nous avons évoqué, ci-dessus, l’escrime « réaliste », pensée comme telle et donnée à voir comme telle pour étayer l’univers ou le propos du film. Il existe un autre type d’escrime, strictement formel, soumis à l’hyper-cutie nerveuse typique du cinéma d’action, filmé de manière neutre et conventionnelle. Circonstanciel, celui-ci ne mérite pas vraiment que l’on s’y attarde, tant il s’avère interchangeable avec toute autre scène de combat classique. Reste, donc, l’escrime de spectacle, qui va plus largement nous préoccuper ici.

Dekapédépé

L’escrime de spectacle constitue donc une simulation chorégraphiée et esthétisée d’un combat à l’épée ; autrement dit, un art visuel. À ce titre, elle est pratiquée dans des cadres variés : représentations sportives, théâtre, reconstitutions historiques, et bien évidemment cinéma. Ce dernier aspect a amené de nombreux maîtres d’armes à former des acteurs de renom, notamment dans un genre particulier, ayant en la matière ses exigences propres : le film de cape et d’épée. Citons ainsi Ralph Faulkner pour Les Trois Mousquetaires et Captain Blood, André Gardère pour Le Bossu, ou encore Bob Anderson pour Pirates des Caraïbes.

Bob Anderson tentant vainement d’apprendre à Sean Bean comment ne pas faire mourir son personnage, pour une fois

Aujourd’hui largement phagocyté par le film d’action, le cinéma de cape et d’épée eut ses heures de gloires, aux États-Unis et en France particulièrement. Il se caractérise bien évidemment par la centralité des scènes d’escrime et de la culture martiale, mais aussi par des contextes historiques particuliers : ceux des XVIème-XVIIIème siècles, en Europe notamment, mettant en scène des fines lames comme les mousquetaires de Louis XIII. Bon nombre des œuvres qu’il rassemble sont des adaptations de classiques de la littérature, notamment française : la présence de monuments, de paysages, mais aussi d’accessoires authentiques dans l’Hexagone permit à nos réalisateurs gaulois de rivaliser avec les grosses productions d’outre-atlantique. Enfin, il est bien difficile de ne pas reconnaître au genre un ton généralement léger et très humoristique, comme dans Les Trois Mousquetaires (1948) ou encore Scaramouche (1952).

 

 À l’instar de mon dernier contrôle dentaire, le cinéma de cape et d’épée est d’une grande ancienneté ; ainsi puise-t-il son origine dans un film de 1908, L’assassinat du duc de Guise, réalisé par André Calmettes. Pour l’anecdote, la musique jouée pour accompagner le métrage fut composée par Camille Saint Saëns.

Le genre de cape et d’épée ne connaît pas d’apogée défini ; cependant, trois périodes fastes peuvent être distinguées pour l’aborder. La première d’entre elles couvre les années 20, sous l’égide notoire de Douglas Fairbanks. Ce réalisateur hollywoodien, emblématique de la période muette, inspirera Jean Dujardin pour son interprétation de The Artist ; il réalisa notamment Le Signe de Zorro (1920) ou encore Black Pirate (1926).

Une seconde période de gloire intervient durant la seconde moitié des années 1930, mordant un peu sur les 40’s. Cette époque est dominée par un phénomène people relativement nouveau, incarné par le charismatique Errol Flynn, acteur et comédien haut en couleur sur lequel nous reviendrons. À lui seul, Flynn totalise les plus gros succès du moment en termes de cinéma d’aventure, qui demeurent, encore à ce jour, des classiques du genre : Captain Blood (1935), Les Aventures de Robin des Bois (1938), La Charge fantastique (1941) pour n’en citer que trois.

Le film de cape et d’épée connaît sa dernière heure de gloire, et non la moindre, de l’après-guerre aux années 1960. Si de grosses productions hollywoodiennes comme Les Trois Mousquetaires (1948) ou Le Vagabond des Mers (1953) continuent à populariser le genre, le cinéma français s’en empare également, lui insufflant une touche originale et souvent (mais pas toujours) plus dramatique et exigeante. À telle enseigne que de nouvelles figures emblématiques françaises deviennent des incontournables du cinéma de cape et d’épée : à l’instar Gérard Philippe dans Fanfan la Tulipe (1952), ou de Jean Marais dans Le Bossu (1960), Le Capitaine Fracasse (1961) et Le Masque de Fer (1962). 

L’été revient, et les campeurs les plus avisés n’omettront pas de sortir leurs trois moustiquaires pour se prémunir des nuisibles nocturnes

 Le film de cape et d’épée décline durant les décennies suivantes, au profit d’univers plus largement fictionnels comme le space opera ou la fantasy. Le cinéma « historique » lui-même délaisse quelque peu les bretteurs, abordant davantage les univers médiévaux ou la guerre contemporaine. Cependant, son influence reste décisive et durable dans les chorégraphies martiales développées à l’écran : des films comme Star Wars ou encore Le Seigneur des Anneaux feront appel à des vieux pontes en la matière. Enfin, de loin en loin, quelques œuvres ressuscitent révérencieusement, pour un temps, le charme désuet du cinéma de cape et d’épée : en tant que ce soit en tant que remakes comme Le Bossu (1997), ou en tant que parodies comme Princess Bride (1987).

Le jeu de jambe, l’air mutin et persifleur, la petite moustache délicate… telle est l’essence d’Errol Flynn 

Vérole Flynn 

Comme toutes les œuvres de cinéma de genre, les films de cape et d’épée ont leurs grandes figures, comme Jean Marais ou, plus récemment, Vincent Perez. Mais comment parler d’escrime vintage sans évoquer le truculent Errol Flynn ? Personnage haut en couleur, le bellâtre bélître a lui-même inspiré nombre de fictions biographiques, interprété par Guy Pearce (Flynn, 1993), Jude Law (Aviator, 2004), et Kevin Kline (The Last of Robin Hood, 2013). Séducteur impénitent (un proverbe anglais immortalise « l’amour à la Flynn »), sportif accompli, acteur facétieux et alcoolique pas très anonyme, Errol Flynn était à la mesure de ses rôles. Sa personnalité fit l’objet de multiples controverses après sa mort précoce, certains le soupçonnant même d’avoir été un sympathisant fasciste. Des biographes sérieux ont depuis montré qu’au contraire, Flynn avait plutôt frayé dans l’extrême inverse, au moment de la guerre d’Espagne et de la révolution cubaine.

Sa pratique de l’escrime et de la gymnastique en firent un comédien très prisé des films de cape et d’épée. Le galbe de ses fiers mollets de bretteur fut notamment immortalisé en 1938 dans le film Robin des Bois ; il y arbore une tenue moulante en lycra vert fluo, dont l’authenticité historique le dispute au raffinement vestimentaire. Cependant, son physique avantageux occulte une hygiène de vie plus… personnelle. En 1958, Flynn participe au tournage des Racines du Ciel, adaptation du livre de Romain Gary tournée en Afrique équatoriale française. Toute l’équipe est frappée de dysenterie, à l’exception de Flynn, qui ne boit pas d’eau ; celui-ci conclut l’aventure en beauté en se battant avec le réalisateur, John Huston : ils finiront tous deux à l’hôpital.

Straight outta Nottingham

Escrime de spectacle et arts-martiaux orientaux 

Notons que le registre de cape et d’épée reste largement associé à la culture cinématographique occidentale. Or, les arts martiaux de l’épée sont aussi très présents dans le cinéma asiatique, plus encore, de nos jours, qu’en Occident. Ils sont ainsi au cœur du film Hero (2002), qui relate la fin des Royaumes combattants et l’affirmation du roi de Qin durant l’Antiquité chinoise.

Jean-Marc Hero est interprété par les acteurs Jet Li, cousin méconnu de l’économiste Jacques Atta-Li, Tony Leung (dont le nom signifie « poumon » en anglais, ndlr) et Maggie Cheung, ces deux derniers étant les têtes d’affiche d’In the Mood for Love (2000). Ce casting hétéroclite fonctionne à merveille, dans un spectacle esthétisé à l’extrême, relevant presque autant de la danse classique que de la chorégraphie martiale.

… Contrairement à Ong Bak 2 (2008), raisonnablement bourrin. Fresque historique décérébrée, Ong Bak 2 relate une classique histoire de vengeance dans la Thaïlande du XVème siècle. Si le film m’en a touché une sans bouger l’autre, il n’en demeure pas moins que certaines scènes d’action sont assez réussies. Voire même carrément intenses, le héros seul affrontant généralement à main nue des mercenaires venus des quatre coins de l’Asie du Sud-Est, pratiquant tous des arts martiaux différents.

Quand escrime rime avec rime

Sans vouloir faire le jeu du FN, finissons ce bref aperçu du film de cape et d’épée par une petite touche franco-galo-bourbono-navarro-gascono-folklo-française. Notre fière patrie a en effet produit, ces dernières décennies, quelques œuvres rendant hommage à cet art glorieux qu’est l’escrime de spectacle.

Et comment ne pas parler du fameux Cyrano ?
De son adaptation, par Jean-Paul Rappeneau ?
Revoir le vieux Gérard courtiser Anne Brochet, et ses cent ennemis, tous, les embrocher ;
La tirade du nez, et celle de la lune : toutes les savourer, sans le moindre interlude ;
Toutes les savourer, encore, si bien et tant, qu’il ne reste qu’à dire « Merci, Maître Rostand » ;
Pour une telle évasion, qui toujours nous régale, quand bien même portée par l’exilé fiscal ;
Tarin macroscopique, verve charismatique ; poète académique, escrimeur artistique ;
Bretteur paranoïaque, et amant élégiaque ; tel, votre Cyrano Savinien de Bergerac.

Plus récemment, et dans un registre délibérément comique, Philibert, Capitaine Puceau (2011) réunit des pointures de la parodie du cinéma historique : Alexandre Astier dans le rôle du méchant, ainsi que le scénariste Jean-François Halin, à l’origine des trames des deux OSS 117. En dépit d’un échec commercial et de critiques relativement indifférentes, le film n’en demeure pas moins une entreprise sympathique et réussie de rendre au genre oublié de « cape et d’épée » une visibilité qu’il mérite.

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.