Musique

Mastodon, « Emperor of Sand » : une féconde traversée du désert

 

Voilà presque deux albums que le groupe de sludge progressif Mastodon s’aventurait sur les chemins décriés d’une musique plus accessible, basée sur un chant clair et des riffs efficaces. D’une musique à la fois sombre et massive, mais aussi tortueuse et travaillée, le groupe s’orienta vers une œuvre dépourvue de concept sous-jacent, aux accents hard rock plus classiques et légers. Gagnant en notoriété, mais aussi en reconnaissance de la part d’une critique qui salua leur polyvalence, les musiciens s’arrogèrent les foudres de certains fans de la première heure. On ne manqua pas de déplorer, bien évidemment, l’abandon des racines du groupe, et de bouder cette nouvelle orientation entreprise par les quatre Américains. Se pourrait-il que la traversée du désert ait cette fois débouché sur la luxuriance du son des origines ? La réponse ci-dessous, sans plus de métaphores malheureuses.

Le concept de l’Empereur de Sable 

Emperor of Sand relate le périple d’un condamné à mort, voué à errer dans le désert jusqu’à sa perte, sur ordre d’un sultan. Le propos, notamment imaginé par le batteur (et désormais chanteur) Brann Dailor, est ici métaphorique, comme vous vous en doutez (tout lecteur du Cri du Troll étant une personne de goût, subtile et sagace). Aussi est-il moins question d’une odyssée saharienne que de la mortalité, de la fugacité du temps, de la solitude et de la maladie. En effet, les thématiques de l’album sont inspirées aux musiciens par l’annonce de plusieurs cancers au sein de leur entourage durant les dernières années.

De droite à gauche, pour coller à la thématique : Bill Kelliher (guitariste), Troy Sanders (bassiste-chanteur), Brent Hinds (guitariste-chanteur), Brann Dainor (batteur-chanteur ; oui, tout le monde chante pratiquement. C’est beau).

Les paroles transcrivent ainsi un arc narratif débutant par l’amorce du déclin, en l’occurrence la malédiction du sultan, et suivent la déliquescence du héros jusqu’à son acceptation, puis son terme. Si la métaphore, somme toute assez classique, en laissera certains de marbre, force est de constater que quelques passages ne sont pas dénués d’émotion. Voire même, qu’ils se révèlent assez poignants, pour peu que l’on s’immerge un minimum durant l’écoute. D’une manière générale, l’alternance entre paroles littérales et strophes plus métaphoriques s’avère assez déroutante en soi ; elle est cependant (et fort heureusement) appuyée par une musique elle aussi variée et efficace ; nous y reviendrons.

Un artwork restreint 

Depuis toujours, tout album de Mastodon suscite une attente particulière en termes d’artwork. Ceux du groupe n’ont en effet rien d’anodin, et contribuent largement à incarner l’imaginaire des œuvres. Les travaux de l’artiste Paul Romano n’ont pas peu fait pour cette notoriété. Au fil des booklets successifs, s’est déployé un univers graphique riche, notamment basé sur un bestiaire légendaire et inquiétant. La diversité et l’opulence de cet imaginaire visuel ne sont guère dissociables de l’œuvre musicale de Mastodon, et ont tout autant contribué au succès du groupe. 

 

Ici, seules deux œuvres illustrent le booklet de l’édition standard de l’album, en tout et pour tout. Celles-ci,  réalisées par Alan Brown dans un style assez classique, ne sont pas sans rappeler le trait d’un dessinateur comme Ledroit (Chroniques de la Lune Noire). Alors que la couverture de l’album donne à voir l’extrême solitude et la déchéance physique du protagoniste, l’image intérieure montre au contraire une profusion de personnages. Grimaçants, hétéroclites, à la fois grotesques et inquiétants, ceux-ci évoquent assez explicitement les compositions de Jérôme Bosch, notamment les grylles infernaux présents sur le panneau droit de son fameux triptyque, Le Jardin des Délices

Un son standard à l’échelle de la discographie de Mastodon

D’un point de vue strictement musical, l’album fournit une bonne synthèse de l’identité mastodonienne en général. Il constitue ainsi un bon point d’entrée pour les fans de la nouvelle heure, non familiers des débuts obscurs du groupe et de leur tournant plus hard FM dans les années 2010. Mastodon a fait ici le pari de formats plus courts, à l’exception notable et réussie de Jaguar God, dernière pièce de l’album qui renoue avec les racines progressives du groupe. Cette densité des émotions véhiculées se révèle, à moindre échelle, sur d’autres morceaux. Sultan’s Curse, premier titre de l’album, mélange ainsi riffs heavy, mises en places sobres, et passage plus clairs portés par le chant de Brann Dailor. 

L’album consacre ce dernier en tant que quasi chanteur principal du groupe, supplantant le bassiste Troy Sanders, jadis omniprésent à la voix.  Un morceau comme Show Yourself entérine pleinement cette situation ; simple, entêtant, celui-ci est calibré pour passer sur les ondes. Il est d’ailleurs, à ce jour, le seul titre de l’album à disposer d’un clip. 

 Si l’orientation plus légère, énergique et efficace, quasi punk adoptée par le groupe depuis 2010 se retrouve ici, l’album marque également une forme de retour aux sources. Comme en témoigne le morceau Andromeda, Mastodon renoue avec sa noirceur originelle, intégrant growls, screams, accords dissonants et blasts ébouriffants. Au-delà de ces éléments somme toute assez classiques, l’album présente aussi un réel travail sur les sonorités et les mises en places, marque de fabrique du Mastodon des origines. Certains passages sont carrément planants, perchés, faisant intervenir des percussions orientales ou un synthé industriel. Cette excentricité, qui fait bien le sel du sludge progressif qu’incarne le groupe, est aussi servie par quelques guests relativement peu connus : Scott Kelly (de Neurosis) et Kevin Sharp (de Brutal Truth) pour la voix sur les titres Scorpion Breath et Andromeda, ou encore Mike Keneally pour le clavier sur Jaguar God

 La patte la plus décisive aura sans doute été celle de Brendan O’Brien, producteur (entre autres) d’artistes comme AC/DC, Rage Against the Machine, les Red Hot Chili Peppers, Soundgarden ou encore Korn. Celui-ci avait déjà collaboré avec le groupe pour leur album de 2009, Crack the Skye. De toute l’œuvre du groupe, c’est sans doute de ce dernier que se rapproche le plus Emperor of Sand, ce qui constitue, en définitive, une bonne surprise. Non pas que les derniers opus de Mastodon aient été mauvais ; mais leur dernier album en date donne à voir un groupe à l’identité forte, capable d’embrasser l’ensemble de ses influences sans partir dans tous les sens, avec une efficacité indéniable. 

 

Emperor of Sand constitue un album tout à fait sympa à écouter, de la même trempe que Crack the Skye. Si Mastodon ne se réinvente guère ici, il offre une synthèse ludique et efficace de son univers musical, excellente porte d’entrée pour une découverte du groupe. Sans doute décevant pour les fans de la première heure, et déroutant pour les amoureux du son plus FM développé dans les opus précédents, Emperor of Sand ne fera sans doute pas grande date dans la discographie du groupe. Il n’en demeure pas moins un bon moment d’écoute, fidèle à l’identité globale de Mastodon.

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

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