Pirates des Caraïbes 5 : Dead Men Tell Actually No Tales

 

Cette semaine sortait La Vengeance de Salazar, le dernier (mais apparemment pas l’ultime…) volet de la saga Pirates des Caraïbes. On ne présente plus le célèbre Johnny Depp euh je veux dire Jack Sparrow et sa clique de boucaniers édentés. Arrivé au cinquième opus de la franchise, le spectateur pouvait craindre son essoufflement possible, celle-ci ne recelant plus guère de trésor qui ne soit déjà connu. Fluctuat nec mergitur, ou naufrage de la série ? 

Le Secret de l’Offre Maudite

Rappelons avant toute chose que la série constitue un ensemble assez hétéroclite, dont l’existence doit plus à son propre succès, renouvelé, qu’à un univers pensé. La Malédiction du Black Pearl, inspiré par une attraction Disney, constituait un film d’aventures très maîtrisé, mêlant avec virtuosité action millimétrée, séquences angoissantes et humour déjanté.  Le premier épisode, classique et efficace, avait ensuite laissé place à un diptyque ayant sa cohérence narrative propre. Le Secret du Coffre Maudit développait une intrigue plus complexe, avec non seulement deux antagonistes principaux, mais aussi de nombreuses dissensions au sein même des héros du film, rendant leur profil relativement subtil. Avec l’équipage poissonneux du Hollandais Volant et leur gastéro-pote le kraken, le film maintenait la fibre fantastique et horrifique du premier volet, tout en renouvelant son imaginaire. 

KraKen le survivant

Si le second film se rapproche encore assez du premier sur la forme, le troisième s’avère beaucoup plus ambitieux. Long, foisonnant d’intrigues et de personnages alambiqués, il présente quelques scènes d’une violence surprenante dans un film Disney, ainsi que des passages proprement surréalistes. Ainsi des scènes qui prennent place dans l’antre de Davy Jones (la cacahuète…), ou encore des plans directement tirés (pour ne pas dire des citations visuelles) du Baron de Münchausen de Terry Gilliam : cosmos se reflétant sur une mer d’huile, navire retourné coque à la surface… Un autre élément, a priori secondaire mais somme toute assez remarquable, est l’ouverture de l’imaginaire de la série à la mythologie antique, avec l’introduction de la nymphe Calypso. Enfin, Jusqu’au Bout du Monde développait une thématique lourde de sens : celle de la fin de la piraterie, et, par extension, d’un monde ouvert et insaisissable devenu subitement commensurable et normé. Peut-être était-ce là une façon subtile pour le réalisateur Gore Verbinski de laisser entrevoir les limites de son œuvre, peut-être pas éternellement renouvelable (mais je suis peut-être naïf).

Glou

 Le quatrième opus marqua l’arrivée dans la licence d’une nouvelle réalisation, en l’occurrence celle de Rob Marshall. Vaguement connecté avec la fin du troisième, l’opus reprenait la majeure partie des éléments basiques de la franchise : une course au trésor avec des représentants de l’ordre, un capitaine antagoniste charismatique à l’équipage zombifié, des créatures fantastiques… Ce volet, certes académique, n’en fonctionnait pas moins efficacement, et renouvelait suffisamment l’imaginaire visuel de la série pour valoir le détour. Cependant, à la lecture du cinquième scénario de la licence, une fois de plus basé sur une histoire de revenants naufragés et de relique sous-marine, on pouvait craindre un risque de légères répétitions… La machine à fric prenait une fois de plus le large, toutes voiles dehors.

Voilà aussi ce qui fait le charme de la saga : du mystère, tudieu ! Un peu d’obscurité poissonneuse et des marins superstitieux, et nous voilà conquis

Sparrow sur le baudet 

Soulignons tout d’abord, par souci d’équité, les mérites de ce film. Si l’on reprend, stricto sensu, le « cahier des charges » (Dieu, que ce concept est écœurant en matière d’art) de la franchise, tout y est. Un navire fantôme et une vindicte d’outre-tombe, un Johnny Depp cuité au sommet de son art, l’émeraude scintillant des flots caribéens… En effet, Jacques Moineau part cette fois à la recherche du trident de Neptune, antique artefact assurant la maîtrise des océans, pour échapper à la vengeance du capitaine fantomatique Salazar. Le film, lorsqu’il prend son temps, ne manque certes pas d’un incontestable panache qu’il dispense généreusement.

 

Les scènes du « braquage » de banque et de la guillotine, délirantes de A à Z, sont des réussites totales proprement jouissives. Très inventives, elles offrent typiquement ce que le spectateur apprécie depuis maintenant 14 ans dans un Pirates des Caraïbes, tout en demeurant surprenantes dans leurs multiples rebondissements.

Cette créativité s’illustre à bien d’autres moments du film : requins zombies, figure de proue animée, et duel au fond de la mer constituent autant d’éléments vraiment réjouissants lorsqu’ils surviennent. Les retournements improbables et blagues poussives constituent également l’un des points forts du film, qui nous fait vraiment marrer en continu pendant 1h30. Rajoutons au crédit du métrage son casting tout à fait alléchant avec, au-delà des trognes habituelles, la ravissante Golshifteh Farahani (quoiqu’un peu moins jolie en l’occurrence), la sémillante Kaya Scodelario, le grand Javier Bardem, et même Faramir (David Wenham). Ah oui, il y a Paul McCartney aussi, histoire de ne pas faire la part belle aux Stones. Et n’oublions pas, point culminant du film, le flashback qui nous montre un Jack adolescent et pas encore Sparrow, sur le point de bâtir sa légende. Bref, in fine, La Revanche de Salazar comporte quelques éléments qui valent le coup d’œil ; mais peut-être pas le prix de la place de cinoche.

Oui, c’est une doublure retouchée. J’ai vérifié. Même Johnny Depp vieillit, où va le monde ?

Déroute des Caraïbes

La Revanche de Salazar propose nombre d’idées fort intéressantes, qui, plus développées, auraient eu le mérite de faire avancer la série. Ainsi la figure d’un Jack Sparrow déliquescent, un peu misérable, dépassé par sa propre renommée de son vivant même et méprisé par ses confrères. De même pour le grand méchant, interprété par le très bon Javier Bardem, prometteur mais dont le personnage n’est guère développé que lors d’une scène… Et cantonné, le reste du temps, au rôle du méridional sanguin très à cheval sur les questions d’honneur, poncif usé jusqu’à la corde depuis Corneille et son triste grand con de Rodrigue, pour reprendre les mots de Cavanna. Si tel est le traitement du grand méchant, je ne vous parle même pas des personnages secondaires ; Farhaniet Wenham n’apparaissent que furtivement, et n’apportent pour ainsi dire rien au film (ce qui est bien dommage). 

À une passante

Si ces personnages sont si secondaires qu’ils en deviennent insignifiants, c’est qu’une place considérable (et néanmoins trop restreinte…) est accordée à deux intrigues parentales. D’une part, la quête du jeune… euh… Henry, je crois ? Bref, peu importe ; le niard d’Élizabeth Swann et de Will Turner, soucieux de soustraire son père en voie de crustacisation à la malédiction du Hollandais Volant. D’autre part, celle de la jeune orpheline astronome, dont le nom m’échappe également, partie à la recherche d’un père inconnu. Attention spoiler : Père dont l’identité ne reste guère inconnue très longtemps. Qu’importe, curieux que nous sommes de connaître le pourquoi de cet abandon, d’en savoir un peu plus sur le passé d’un personnage autre que l’omniprésent Jack Sparrow. Eh bien non, ce sera pour une suite ; ledit personnage meurt (pour la seconde fois, mais jamais deux sans trois) d’une manière on ne peut plus expéditive et dépourvue d’émotion. Ce qui est d’autant plus dommage que l’intrigant Barbossa apportait une certaine touche de fraîcheur au film, en étant pas seulement hilarant en pirate pimp et bling bling, mais aussi  rendu assez touchant, par l’interprétation du grand Geoffrey Rush.

« Quoi ? Tout ça pour ça ?? »

(Suite des spoilers!) Mais voyons le bon côté des choses. Le personnage intelligent de Carina (ça y est, je la remets) Smyth-Barbossa, ou Barbosmyth pour faire court, introduit une figure féminine un peu moins clichée que celle d’Élizabeth Swann, et peut s’avérer prometteur. Il n’en est malheureusement rien pour le fils Turner, interprété par le pâle Brenton Thwaites, triste sire qui n’apporte absolument rien au métrage si ce n’est l’annulation de la malédiction qui pèse sur son père. Pour une fois qu’un blockbuster renonçait au happy ending de rigueur, pour une fois qu’un bellâtre bélître finissait maudit avec des coquillages plein la gueule… Eh bien non. Il a fallu qu’un morveux superstitieux le renvoie outre-terre dans les bras de sa fidèle bien aimée. Tout ça pour que la séquence post-générique nous donne à voir très clairement le retour de Davy Jones. Les gars, quitte à ne pas innover, autant s’arrêter là, non ? (Et là Jack Sparrow il MEURT non je déconne. Fin des spoilers).

 »  Ma, tou es oune pétite comique, el Fly « 

Bref, en un mot comme en mille, Pirates des Caraïbes 5 est très ambitieux en matière d’intrigue, et fourmille d’idées sur le plan visuel. Malheureusement, le format du film unique a conduit les réalisateurs à privilégier les ressorts classiques du film d’aventure : l’action et le comique. Ce qui fait que l’on passe 1h40 à bien se marrer et à en prendre plein la vue… Mais cette frénésie occulte quelque peu les bonnes idées d’intrigues, et finit même par desservir des ambiances pourtant essentielles à l’univers de la saga. Ainsi, la mort de certains personnages, l’apparition des spectres et autres créatures fantastiques sont-elles trop rapides pour susciter un investissement émotionnel réel de la part du spectateur. Apparemment, ce résultat s’expliquerait en partie par un tournage des plus compliqués, qui amena l’équipe à achever le travail à la hâte. Cela s’en ressent quelque peu, tant le rythme du film est effréné. Certaines atmosphères, pourtant primordiales, sont à peine travaillées : ainsi les fantômes sont-ils presque toujours montrés en plein jour, de manière brusque et frontale. Piège dans lequel n’était pas tombé son prédécesseur, certes pas inoubliable mais comprenant quelques scènes fort réussies, comme l’attaque des sirènes, glaçante. Pas fondamentalement naze, Pirates des Caraïbes 5 aurait sans doute nécessité deux métrages à lui tout seul, pour développer pleinement l’ensemble de ses idées visuelles et dramatiques. 

Loin de moi l’idée de déverser intégralement ma masse fécale sur La Revanche de Salazar, qui constitue un divertissement honnête, très convenu mais au demeurant satisfaisant. Cependant, si celui-ci ne coule pas la saga, il ne lui fait pas non plus prendre le large ; tout juste la maintient-elle à flot, en la faisant rentrer dans la forme habituelle des blockbusters du moment. Action frénétique, humour efficace mais permanent, inhibent constamment toute autre tentative créatrice. Voilà donc un film sympa assez commun, divertissant, mais qui n’a pas tant à offrir qui nécessiterait impérativement la dépense d’une place de ciné. 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.