Sorceress d’Opeth : quand le prog progresse

Ce vendredi 30 septembre voyait la sortie du nouvel album d’Opeth, l’un des groupes phares de la scène rock-metal progressive européenne. Concoctant d’audacieux métissages musicaux, en un mélange subtil et osé, les alchimistes suédois fascinent autant qu’ils divisent. Entre engouement renouvelé et désaveu croissant, les fans ne cessent d’être surpris par ces inventifs occultistes du prog. Enregistré en à peine deux semaines, ce dernier opus est considéré par son compositeur comme le meilleur de la carrière du groupe. Affranchi de la sphère metal depuis maintenant deux albums, c’est pourtant avec pertes et fracas qu’Opeth a acté son entrée dans un univers délibérément marqué par le prog des années 70’s. D’aucuns en furent déconcertés, qui déplorèrent un mimétisme révérencieux et facile. Pourtant, Sorceress ne constitue pas une poursuite aveugle de cet élan savoureusement nostalgique, mais confortable. À son tour, il incarne la réinvention téméraire d’une œuvre riche et mouvante, avec les risques que cela comporte. Cher lecteur, brisons l’envoûtement de l’attente et livrons-nous à cet intrigant Sorceress… 

Du clair-obscur… 

Vendu comme un album plus accessible -mais moins cohérent- que ses prédécesseurs, inspiré par des références aussi nombreuses que diverses, Sorceress marque également l’entrée du groupe dans la maison-mère du metal européen : Nuclear Blast. Laquelle est connue pour avoir produit pléthore de groupes, tant mainstream (à l’instar de Nightwish), que plus obscurs (comme Immortal). Il peut être tentant de considérer ce simple changement de mécénat comme un tournant créatif en soi. Ce serait néanmoins oublier tous les autres partis pris adoptés par Opeth durant ses vingt-six années d’existence. Petit retour sur une discographie dense, et une identité sans précédent. 

Pensez à baisser le volume vers 2m30.  Je me fais avoir chaque fois.

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Mikael Åkerfail

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Rien que le nom, « Opeth », suffirait à dissuader plus d’un auditeur soucieux de mener une vie respectable. On les voit venir de loin : « Ce fameux –th à la fin, n’est-il pas le  cliché le plus répandu de l’orthographe « evil » ? Black Sabbath, Gorgoroth, Behemoth, petits-pois-carroth… Évocations de satanistes chevelus qui braillent aux corneilles, nuitamment, dans le stupre et la fornication ». Et pourtant. Dès ses débuts en 1990, Opeth se caractérise par un son inouï, et subtil. Subtil, parfaitement, Simone ! Il présente certes toutes les caractéristiques d’un groupe de death-metal, tant dans l’orchestration que dans la production : growls (technique vocale atonale, conférant un timbre profond, caverneux et guttural à l’interprète), guitares saturées à l’extrême, blast beat à la batterie (exécution synchrone de doubles croches à la pédale de grosse caisse et à la caisse claire), tonalités dissonantes et couleur sombre des morceaux…

Il se distingue cependant de ses homologues par l’ajout de structures très techniques, et de mises en places complexes (jugées prétentieuses par certains).

Mais surtout, par des passages plus acoustiques, doux et nuancés, très travaillés : pas seulement placés là pour obtenir un contraste brutal et évident. Au contraire. Ces passages font partie intégrante des morceaux, sont amenés savamment, et n’impliquent pas toujours la disparition de tous les éléments metal (comme plus haut, de 7m20 à 7m50). Ceux-ci, qui font corps avec le reste de la pièce, sont également l’occasion pour le guitariste-chanteur-compositeur Mikael Åkerfeldt d’exploiter un chant clair, tendre, posé, presque timide (vers 8m20). Il y dévoile enfin ses talents à la guitare classique et folk, avec un jeu très maîtrisé, qui n’est pas toujours sans rappeler la couleur des musiques médiévales et baroques.

On peut entendre Steven Wilson chanter à 3m20, et son solo, à  5m25.

Repérés par Steven Wilson en 1999, après la sortie de leur album Still Life, le groupe collabore avec lui sur l’album Blackwater Park (2001). Celui-ci est considéré par la majorité des critiques et des fans comme le point culminant de la carrière d’Opeth. Aboutissement de tous ses caractères singuliers, sophistication de la composition, justesse de la production, beauté des paroles… Quinze ans après sa sortie, B.P. reste la référence incontournable du groupe. Wilson, musicien mais aussi producteur de génie, exerce dès lors une certaine influence sur la bande, tout au moins son leader. Il participe aux albums Damnation et Deliverance, pensés comme la quintessence des deux aspects fondamentaux de leur musique schizophrénique. Le premier est en effet dépourvu de growls et d’éléments metal, et présente des morceaux relativement accessibles et courts. Lorsque le second, beaucoup plus sombre, est constitué de pièces longues, violentes et très écrites.

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Hope leaves, tiré de l’album Damnation.


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Deliverance, tiré de l’album… Deliverance.

Les albums suivants (Ghost Reveries -2005-, Watershed -2008-), s’ils font toujours la part-belle à une orchestration death-metal, introduisent de plus en plus d’éléments symptomatiques d’une ouverture à d’autres influences. Le clavier est ainsi intégré comme élément permanent du line-up, en la personne de Per Wiberg (actuellement, de Joakim Svalberg). Son utilisation, encore que discrète et simple, parfait les ambiances développées par le reste des instruments. Il permet enfin d’apporter une petite touche vintage au son d’Opeth, en évoquant tantôt des nappes éthérées, tantôt le bon vieux groove de l’orgue Hammond. Des morceaux courts et homogènes font des apparitions plus récurrentes, à l’instar d’Isolation Years, de Burden ou de Coil.

 

« L’amour, le travail, le synthé, sont les vrais éléments de la félicité » (vers 55 secondes).

Mais aussi des morceaux plus longs, très techniques, dans lesquels le côté death-metal jusque-là caractéristique d’Opeth tient une place moins centrale. Pour laisser plus d’importance aux passages acoustiques que nous connaissons, mais aussi à de nouvelles mélodies inspirées par le jazz, par le rock progressif de la première heure, ou encore par la musique psychédélique. En témoigne le morceau Hessian Peel, ci-dessous, qui fait intervenir, entre autres, des messages en morse et des phrases mixées à l’envers !

Le passage débutant à 2m05 est très annonciateur du  tournant à venir dans la carrière du groupe.

… au prog rétro

Ce qui nous amène donc aux controversés derniers albums du groupe, Heritage (2011) et Pale Communion (2014). C’est au cours de cette période que se constitue le line-up actuel d’Opeth, et que le groupe décide d’assumer le parti-pris d’une musique désormais dénuée de connotation death-metal. En vérité, si l’absence de growls demeure le signe le plus caractéristique de ce tournant artistique, d’autres éléments metal demeurent, comme les guitares très saturées, et l’usage de la double-pédale à la batterie, comme sur l’introduction de The Devil’s Orchard, ou le final de The Lines in My Hand. Comme il a été dit plus haut, tout en jouissant d’une production et d’un son très modernes, le groupe puise désormais son inspiration dans le rock progressif des années 70’s, les eaux primordiales du heavy metal, ou encore le jazz et la musique folk. C’est aussi l’occasion pour Åkerfeldt de montrer toute la puissance de sa voix en chant clair, dans un registre bien plus groovy qu’auparavant.

Et cette fin, cette fin à la Ennio Morricone, quoi !!

Aussi ces deux albums constituent-ils un ensemble plutôt cohérent, présentant une continuité véritable dans l’exploration du nouveau style d’Opeth. Leurs détracteurs, notamment les fans de la première heure, leur reprochèrent une certaine complaisance passéiste et l’abandon du parti-pris si radical qui faisait le sel d’Opeth. En effet, nul autre artiste n’était jusqu’alors parvenu à pousser de façon si réussie, dans leur domaine musical, ce concept pourtant fort délicat de clair-obscur.

 Si délicat, qu’en poussant à un tel paroxysme ses deux aspects, il en deviendrait même plutôt casse-gueule.

Si regrettable que puisse être cet éloignement par rapport à leurs premières prouesses, les membres d’Opeth persistent donc dans leur exploration de ce curieux amalgame de prog rétro, d’éléments metal épars et d’influences foisonnantes. Cette exploration s’avère donc être toute moderne, et ne se cantonne en rien à l’hommage béat envers un âge d’or révolu. Bien au contraire, le nouveau son du groupe s’avère être tout à fait singulier, et n’a pas plus son pareil dans le passé que dans le présent. Témoin, entre autres, le morceau River, conçu comme la descente progressive d’une joie jubilatoire vers une frénésie inquiète. Car si le son d’Opeth évolue, le spectre des émotions transmises par le groupe reste toujours aussi étendu. Par cette mixture improbable de prog suranné, mâtinée de jazz et relevée d’un soupçon de metal, Opeth a maintenu jusque-là cette singularité qui est sienne. Se réinventant sans cesse par un renouvellement opiniâtre de son vocabulaire musical, le groupe a su développer un son exigeant et surprenant, parfois un peu hermétique, mais jamais décevant. Voyons maintenant ce qu’il en est de cette ultime décoction.

Intro bluesy, pont intimiste et éthéré, fin d’une epicness homérique… Tout y est. Opeth.

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Telle fut ma réaction à la première écoute intégrale de l’album. En effet, passée l’érection subite à l’annonce (tardive) de l’album, l’enregistrement fulgurant de celui-ci et l’opération com’ le vendant comme « plus accessible » que ses prédécesseurs me firent craindre le pire. Crainte quelque peu atténuée lors de la sortie du premier single, Sorceress, mais pas tout à fait estompée. Si celui-ci avait le mérite d’être tout à fait cool dans l’absolu, en donnant la part belle au clavier en intro et grâce à un final recherché, il soulevait plusieurs problèmes quant aux attentes qu’un fan d’Opeth puisse avoir. Un format plutôt court au regard de la discographie du groupe, une production de qualité mais éloignée de l’égide wilsonienne, une simplicité relative des motifs développés, des paroles evil assez cliché et peu fidèles à la poésie habituelle d’Åkerfeldt… On se mit à trembler en repensant à l’avant-dernier essai, pas très concluant, de Dream Theater, sur leur album éponyme. Autre mythe vivant de la scène progressive contemporaine, ces derniers avaient tenté de synthétiser leur musique dans des formats plus courts et plus mainstream, en voulant rationaliser et systématiser celle-ci… Restreignant de fait le prog, genre diffus aussi éclectique qu’ imprévisible, à des solos masturbatoires, des rythmes bizarres et des mélodies kitschouilles.

Sorceress, premier single tiré de l’album du même nom.

La première question était donc de savoir si nos sympathiques Vikings avaient sacrifié leur âme aventureuse au diable du mainstream. Question d’autant plus épineuse que les deux singles suivants, Will O’ the Wisp et The Wilde Flowers, présentaient une certaine homogénéité, tant dans l’orchestration que dans la couleur du morceau. Et pourtant, ceux-ci s’avérèrent très bons au demeurant. Le premier, inspiré par Dun Ringill du groupe Jethro Tull, constitue une mélancolique ballade folk, qui met superbement en valeur le chant inspiré d’Åkerfeldt. Le solo final rappelle quant à lui le son de David Gilmour, notamment sur l’avant-dernier album de Pink Floyd, Division Bell.

 Will O’The Wisp, second single du présent album.

« The Wilde Flowers« , plus proche des sonorités récemment développées par Opeth, offrait une évocation savoureuse des débuts énergiques de Queen. Rythmique efficace et marquée, outro mémorable sorti d’outre-tombe sur une batterie-swing déchaînée… Encore une preuve éclatante du talent protéiforme du groupe.  Toutefois, ces trois avant-goûts, si agréables fussent-ils, ne calmaient toujours pas les quelques craintes du fan idolâtre. était l’innovation insoupçonnée ? étaient toutes ces différentes émotions, de coutume présentes dans un même morceau ?  Une fois de plus, la découverte de l’album complet anéantit les réserves suscitées par les seuls singles.

Et le petit dernier, The Wilde Flowers.

Ésotérisme et renouveau

Dès le premier morceau, introductif, on est happé par l’intrigante atmosphère de Sorceress. Celui-ci, intitulé Persephone, est très révélateur de l’inspiration générale de l’œuvre. En effet, à en croire Mikael Åkerfeldt, Sorceress n’est pas un concept album à proprement parler. Aucune intrigue, aucune structure latente ne vient organiser la composition. En revanche, il existe bel et bien une trame thématique, filée tout au long des pistes. Il s’agit des aspects négatifs que peuvent présenter la situation amoureuse : jalousie, idéalisation, frustration, lassitude, abandon. Ces aspects sont interprétés à travers des orchestrations et des motifs très différents, ne tombant jamais dans la facilité d’un traitement uniforme. Ainsi Persephone, court et intimiste, met-il en place une mélodie simple et efficace à la guitare acoustique, avant une conclusion appuyée par la guitare électrique, tout droit sortie d’une B.O. d’Ennio Morricone.

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La sorcière de l’album, répondant au nom engageant de Perséphone.
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Quoi ?! Y’a plus d’growls et ça parle d’amour ?!

Le personnage de Perséphone est quant à lui tout indiqué pour encadrer le développement du thème au sein de l’album. Fille de Zeus et de Déméter (déesse de la fertilité), elle est enlevée par le dieu des Enfers Hadès, séduit par sa beauté rayonnante fort éloignée de son quotidien morbide. Le dieu ravit la jeune femme, la séquestrant dans son royaume souterrain. Souffrant de cet amour qu’elle ne partage guère, cette dernière n’aspire qu’à s’échapper ; ce que souhaite aussi sa mère qui, en accord avec le Syndicat des Divinités Grecques Lésées (S.D.G.L.), décide de faire grève.

Délaissant son rôle régénérateur au sein de  l’ordre cosmique, Déméter provoque un déséquilibre des saisons, et un hiver permanent. Zeus décide alors d’intercéder en sa faveur auprès de son ténébreux frère, se refusant cependant à le léser. Il parvient à établir un compromis : Perséphone passera l’automne et l’hiver aux Enfers, rejoignant sa mère pour la moitié printanière et estivale de l’année. Aussi l’album se conclut-il sur un ultime morceau évocateur, Persephone (slight return), qui fait directement référence à cet hiver émotionnel auquel correspond la résignation du personnage.

Abandonnant la guitare classique au profit d’un clavier très subtil, avec une mélodie simple et entêtante, il présente comme  son homonyme placé en exergue un texte déclamé par une voix féminine. Les trois singles évoqués précédemment, qui apparaissent successivement au début de l’album, suivent ce dernier ; nous ne reviendrons pas sur leur cas.

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De gauche à droite : Fredrik Åkesson (guitariste), Martin Axenrot (batteur), Mikael Åkerfeldt (chanteur-guitariste), Martin Mendez (bassiste), Joakim Svalberg (claviériste).


Sorceress se poursuit donc avec le morceau Chrysalis, très prog. Surprise des rythmes cassés et des tonalités dissonantes, dialogue entre le clavier et la guitare, descentes de gammes virtuoses se succèdent énergiquement jusqu’à un outro des plus doux, minimaliste. Le morceau suivant, Sorceress 2, n’a musicalement aucun lien avec son prédécesseur. Il s’agit en effet d’une sombre pièce acoustique, construite simplement, sur une suite d’accords mélancolique. Elle présente un chant très aérien, une voix de fausset à la Sigur Rós. Puis vient le quasi-instrumental The Seventh Sojourn. Directement inspiré de la musique orientale, mais faisant intervenir des parties acoustiques mêlant sonorités folk et gammes mineures, le bazar se situe quelque part entre le dynamisme de Closure et le neo-classicisme de Dead Can Dance. L’arrangement des cordes de l’orchestre est réalisé par Will Malone, producteur du premier album d’Iron Maiden, qui travailla également pour Black Sabbath, ou encore The Verve. Sa courte conclusion permet à Åkerfeldt d’exploiter une nouvelle fois son timbre de fausset.

La partie finale du morceau donne un bon aperçu des émotions travaillées dans The Seventh Sojourn.

Strange Brew, quant à lui, offre un nouveau voyage éminemment prog, bien que partiellement inspiré par le groupe Cream. Il associe pèle-mêle un thème simple et angoissant, repris avec énergie à la fin du morceau, des mises en place débridées sur fond de batterie free-jazz survoltée, et un intermède bluesy en plein milieu. Le tout est décoiffant, très abrasif, inaccessible à la première écoute. Sa schizophrénie en devient pourtant d’autant plus éclatante et délectable, après plusieurs essais. Le morceau suivant, A Fleeting Glance, s’ouvre sur un passage acoustique guilleret, repris un peu plus loin, qui rappelle le jeu de luth baroque d’un John Dowland.    438887755

S’enchaînent des couplets portés par une voix très aiguë et un accompagnement groovy, quelque peu en retrait, puis des mises en places très lourdes, franchement metal. Avant de laisser la place à des passages puissants et efficaces, fidèles au rock rétro et heavy  développé par le groupe ces dernières années. Åkerfeldt affirme en cela avoir voulu se rapprocher du son britannique, incarné par Queen ou encore Porcupine Tree. Reste Era, morceau de rock classique assez punchy sans être violent pour un sou, qui comprend d’étonnantes mises en places dans son introduction. Relativement efficace en lui-même, mais assez éloigné des précédentes œuvres d’ Opeth, il fut envisagé un temps comme le troisième single de l’album. Conscients de la nouveauté qu’il représentait au sein de leur carrière, les membres optèrent en définitive pour The Wilde Flowers, valeur plus sûre à leurs yeux. 

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La couverture de l’album. On en paon plein la vue.

Pour finir, signalons les deux bonus tracks présents sur l’édition limitée, à savoir The Ward et Spring MCMLXXIV. Possédant tous deux des couleurs très folk, ils s’avèrent plutôt homogènes, et déconnectés, tant dans leur forme que dans les thèmes qu’ils abordent, du corps de l’album. Ils n’en demeurent pas moins fort réussis et remarquablement interprétés ; mais, là encore, en rupture avec le passé créatif du groupe. Qu’on se le dise au fond des chaumières, Opeth a une fois de plus réalisé une inflexion dans sa carrière artistique. Alternant entre des morceaux très ésotériques, construits et exigeants, et d’autres pièces innovantes parce qu’homogènes et accessibles, le groupe s’éloigne encore de la facilité.

Cette recherche ne signifie pas pour autant un abandon total de leurs racines, et, comme je l’ai dit, nombre d’éléments métal et prog classiques se retrouvent tout au long de l’album. Simplement, cette oscillation entre homogénéité et diversité extrême, à travers des formats plus courts, constitue un tournant considérable dans le son d’Opeth. De même, les guitares laissent davantage place à une basse qui se fait plus mélodique, avec des lignes mémorables (Sorceress, The Seventh Sojourn, The Ward). Ou encore au clavier, qui réalise ici les solos les plus manifestes de la carrière du groupe, en explorant des sonorités qui lui étaient inconnues (Sorceress, Chrysalis, A Fleeting Glance). L’album confine aux frontières expérimentales du prog ; ainsi Åkerfeldt cite-t-il, parmi ses références les plus décisives, un obscur groupe italien du nom de Paese Dei Balocchi. Son amour pour la scène italienne lui avait déjà inspiré le morceau Goblin (de l’album Pale Communion), hommage direct au groupe du même nom, qui travailla notamment pour les bandes originales du réalisateur Dario Argento. 

La voix elle-même explore de nouveaux horizons, poussant toujours plus loin sa puissance chaude dans un registre heavy-metal et bluesy (Chrysalis, Strange Brew), ou au contraire sa touchante fragilité de falsetto (The Seventh Sojourn, Sorceress 2). Une écoute attentive montrera que l’exploration goulue d’Opeth, son appétit pour les mélanges parfois hasardeux mais toujours réfléchis, sont au rendez-vous. Au risque de déplaire aux fans attachés à leurs premières amours, aussi bien qu’à ceux qui furent enchantés par leurs deux derniers albums… Cette démarche n’en est pas moins louable, et se conclut sur une œuvre certes exigeante, mais accomplie avec une conviction et un savoir-faire jamais démentis.

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Opeth signe ici un album très éclectique, insaisissable, et surprenant. Sorceress constitue une rupture consommée, y compris vis-à-vis du son développé lors de leurs deux derniers albums. Le groupe poursuit sa recherche dans des sonorités contradictoires, parfois très expérimentales, parfois des plus accessibles. Nourri des influences les plus diverses, Sorceress nous emmène par des chemins improbables, insoupçonnables au regard de la discographie d’Opeth. Pour le meilleur, pour le pire ? À voir selon les goûts de chacun. Toujours est-il qu’une fois de plus, le groupe étonne et ose. Un pari réussi, selon moi, qui a le mérite de remuer sans compromis le paysage du prog contemporain. Peut-être à ne pas mettre entre toutes les mains, donc, mais indispensable aux curieux et aux amoureux du risque ! 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

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