The Host : Welcome to the Hostel South Korea !

Quand on pense film de monstre on pense nécessairement Godzilla, démesure, destruction de cité à grands coups de papattes griffues sur fond de figurants ivres de terreur courant en tout sens. On se rappelle également d’un grand singe escaladant l’Empire State Building et qui surestime grandement l’élasticité vaginale de l’héroïne. Par delà les franchises aux remakes plus nombreux que les cheveux du redak’ chef, on a eu récemment l’excellent Pacific Rim, un délire jouissif de robots géants pétant la gueule à des monstres godzillesques et qui invite à la relecture d’Evangelion, le célèbre manga de Hideaki Anno. Et si on fourre nos appendices nasaux dans les affaires de la bande-dessinée ou de l’animation japonaise sur ce thème, je pense qu’on y est encore dans dix ans… Bref, si le genre ne verse pas dans l’horreur et le huis-clos flippant (coucou Alien) il est clair que les bestioles prennent leurs aises avec des mensurations pantagruéliques et que les cités modernes risquent quelques soucis de voirie. Toujours ? Non car un petit film coréen résiste encore à la tendance normative : The Host de Bong Joon-ho.

Les stéréotypes c’est pour les fragiles

Bong Joon-ho n’est pas un réalisateur réputé pour le consensus mou dans ses processus de création mais comme il a un peu pris la hype et qu’il commence à venir draguer Hollywood il semble parfois de bon ton d’amoindrir son talent. Je vous avoue que ce genre de postures me brise légèrement mes pendantes gonades, surtout quand cela est assis sur des simplifications outrancières de ses œuvres. Voyez avec Snowpiercer comment est rationalisée l’allégorie pour en vider le sens et faire passer le réalisateur pour un débile léger… Oui ça me les émince en lamelles ce genre de choses mais passons, ce qui nous occupe est un film anté-hype, donc résolument cinéphilocompatible (oui je crée des mots sans la moindre vergogne). The Host se fonde sur un postulat qui me semble assez transparent, celui du contre-pied permanent avec les codes habituels du genre et, disons-le frontalement, avec Godzilla dans ses expressions japonaises surtout.

Là où le monstre faisait des dizaines de mètres de haut nous avons une pauvre bestiole dégingandée bien loin de faire s’effondrer des immeuble en éternuant et qui donc reste envisageable d’un point de vue scientifique en ce qui concerne ses dimensions (oui si vous essayez de faire tenir debout un lézard géant de 100 mètres avec la gravité terrestre vous obtenez un effondrement général dans un grand « sprotch » apocalyptique). D’ailleurs en ce qui concerne sa genèse la disproportion d’échelle est similaire, point d’essais atomiques américains mais un chimiste à la petite semaine qui se débarrasse de fioles de produits toxiques dans un évier… Vous l’aurez compris, dès le début du film, le réalisateur coréen s’applique à déconstruire les codes fixés par Godzilla pour nous ramener le film de monstre à une toute autre échelle, une échelle humaine, à travers un point de vue nettement plus social, mais nous y reviendrons. Simplement cette logique est précisément celle qui a été tentée dans une certaine mesure pour le Godzilla américain de 2014 et qui se plante lamentablement là où justement The Host triomphe avec justesse.

Chronique d’un contre-pied

Venons-en à l’histoire, vous verrez, on comprend nettement mieux ce que je vocifère. Tout commence dans un lugubre laboratoire dans lequel un méchant scientifique américain demande expressément à un gentil scientifique coréen de jeter le produit toxique susnommé dans l’évier. Les plus dégourdis d’entre-vous auront aisément percuté qu’il s’agit là d’une réplique volontairement caricaturale de ce dont je parlais plus haut, à savoir de la cause de la mutation de la bestiole, à la manière de Godzilla. Et si pour accoucher du saurien titan il avait fallu toute la puissance des essais atomiques américains, eux-même allégories de ce que les Japonais s’étaient ramassés sur le coin de la truffe à la fin du second conflit mondial, dans The Host tout commence donc par une sombre affaire d’évier et de mauvais conditionnement. La rupture de ton fait sourire, elle n’en est pas moins intelligente parce qu’elle introduit un registre grinçant, ironique même, dont les accents populaires vont ancrer finalement le récit sur l’humain, dans une fable sociale qui ne rechigne devant aucune dénonciation politique, sociale et écologique.

 

La scène suivante prend place au bord du cours d’eau dans lequel ont été déversé les produits chimiques. On se rapproche d’une famille d’une banalité fascinante ; un grand-père vaillant travailleur tenant un petit snack, son fils le plus irrécupérable, aussi ardent à la tâche que les pandas à la reproduction et la fille de ce dernier dont les yeux pétillants de malice contrastent absolument avec le regard bovin de son géniteur. Sans crier gare, et donc de façon fort malpolie voilà que la bestiole entre en scène, pesamment, maladroitement et elle sème une mémorable panique parmi les badauds qui jusque là la regardaient d’un œil goguenard. La charge paniquée du monstre est à l’image du propos du film ; certes violente et meurtrière, mais également maladroite et chaotique, rythmée par sa démarche pataude et un instinct de prédateur aussi féroce que celui du Graour léthargique. Or tout cela est filmé au plus près de la masse grouillante des gens terrifiés, au milieu de leurs rangs épars afin de capter leurs émotions remplies de peur et de stupéfaction.

Dans ce moment tragique, le réalisateur ne joue pas la carte du colossal et de la rupture d’échelle – la bestiole reste d’une taille envisageable pour les standards humains – il préfère mêler habilement ce registre tragique avec une dose subtile d’absurde et de pathétique qui rend la chose finalement très plausible.Parce qu’à tout prendre, quand Godzilla ou un de ses comparses cyclopéens s’ébat joyeusement au milieu des grattes-ciels on n’y croit pas une seconde, notre esprit rationnel est parti se faire chauffer un thé et seuls demeurent la jouissance infantile de tout bousiller, la passion des gros monstres dinosauriens et des arpents de sens épique. Bien plus efficace est le comique téléporté dans le tragique, le littéral de la mort dans ce qu’elle a de plus implacable parce qu’elle n’est pas glorieuse, pire parce qu’elle est insensée. Si elle est insensée elle en est d’autant plus définitive et cette charge frénétique d’un monstre balourd finit par contenir davantage de sens tragique que bien des films de monstre que l’on peut voir.

La logique sociale de l’exclusion moderne

La descente qu’amorce le réalisateur dans les affres de la vie du citoyen moyen se poursuit dans la dévastation de la famille suite à la disparition de la petite après la course du monstre. Le père, désemparé, fou d’un désespoir puéril, se fait violemment prendre à parti par son frère et sa sœur. On se rend compte dès lors la violence des affects dans une situation stressante mais sans jamais oublier le catalyseur de la société moderne capitaliste. Les trois enfants du vieux propriétaire du snack se trouvent tous être des ratés à des degrés divers, mais parce que deux ont moins mal réussi que leur grand frère ils en profitent pour l’entourer de toute leur malveillance apprise par la compétition structurant la société. Ce thème n’est pas vain en Corée ; la culture de la réussite sociale est au centre du fonctionnement de la société et Bong Joon-ho s’attache à nous la dépeindre sans fard, dans ce qu’elle a de plus répugnant.

Et justement, cette famille divisée, fracassée par la vie et la disparition de la jeune Hyun-Seo, va devoir suivre un parcours initiatique dans le voyage qu’elle entreprend pour la retrouver. Par cette construction simple mais efficace, le réalisateur déroule une logique implacable qui mène à un dénouement un peu prévisible sur certains points, mais d’une grande intensité dramatique en faisant refluer peu à peu le comique pour souligner la dureté d’une situation.

La réalisation pour les nuls

Bong Joon-ho est très loin d’être une courgette poêlée quand il s’agit de faire du cinéma. Les scènes ont une nette tendance à être pensées dans leurs moindres détails, que ce soit pour installer une ambiance ou pour susciter l’absurde… Entre autres. Mais, pour en causer, autant en revenir à la scène liminaire ou pratiquement, celle de la charge du monstre au milieu d’une foule terrorisée. Tout se déroule d’abord de façon très désordonnée et bruyante, classique vu le moment. Mais bientôt cela coupe et on retrouve petite Hyun-Seo qui sort lentement du snack du grand-père et qui ne se doute pas quel drame se joue dehors. Elle balance un coup de pied dans une canette de bière, la fixe en silence avant d’avancer vers elle. C’est alors que des cris commencent à se faire entendre à l’arrière plan, d’un coup elle est happée dans l’action, une action qui se déroule au ralenti avec un crescendo musical qui s’achève dans un terrible cri en silence ; il matérialise l’horreur indicible qui s’approche, implacable. On a là presque la matérialisation filmique d’un cauchemar ; des jambes qui lâchent, des cris qui échouent à sortir de la gorge, l’ineptie d’une poursuite monstrueuse. Notre implication de spectateur est à son maximum sans excès de mise en scène ou de musique.

A coté de cela vous pouvez y trouver une évasion en famille de l’hôpital qui par son guignolesque et sa musique me fait presque penser à une scène d’un thème similaire dans Chat noir chat blanc de Kusturica. Elle est filmée de façon dynamique en suivant les héros et la caméra se déplace comme le regard d’un protagoniste de l’action en nous épargnant les secouages intempestifs si fréquents aujourd’hui. Tout reste lisible et au plus près des gens, comme c’est le cas tout le long du film.

Le réalisateur se fend même d’une transgression de la règle des trente degrés entre deux plans lors d’un dialogue entre Hyun-Seo et un enfant et là-dessus je vais vous renvoyer au numéro 11 de la fantastique émission de Karim Debbache, Chroma ; il vous expliquera le sens de cette petite astuce de montage bien mieux que moi (pour les plus paresseux c’est vers 20 minutes).

Il serait possible de poursuivre un moment mais si je ne veux pas trop vous spoiler autant s’en tenir à cela.

L’humain d’abord

Si j’ai déjà évoqué le fait que The Host est un Godzilla à taille humaine et en même temps une dénonciation de l’exclusion sociale en Corée je ne me suis guère encore étendu sur la morale générale du film. Elle concerne avant tout l’humain. On y croise la bêtise, la méchanceté, la cruauté, la faiblesse de caractère, la félonie… Toute une myriade de qualificatifs peu glorieux pour une humanité ramenée à son expression la plus navrante. Or dans ce constat, Bong Joon-ho ne verse pas dans un nihilisme de comptoir. Il envisage ses héros comme des êtres humains aussi faillibles que les autres, mais le chemin initiatique qu’ils entreprennent à la recherche de la jeune Hyun-Seo devient pour eux le moyen de se débarrasser de leurs infirmités de caractère, de leur faiblesse ontologique pour se transcender. Un peu je vous rabattrais les oreilles avec Nietzsche ou les cyniques grecs. Mais ce qui est à retenir là-dedans c’est l’espoir que laisse l’œuvre quant à la nature humaine. Après l’avoir envisagée dans tous ses états, l’impression générale laisse entendre que le tragique suprême, l’oubli des tracasseries quotidiennes, permet, parfois, d’amener l’homme à se dépasser. Ce n’est pas novateur mais au moins cela a le mérite de le dire bien et sans pesants sabots descriptifs.

The Host est une réussite. Il est efficace et arrive à imposer sa différence voulue dans un genre pourtant assez calibré et dont les codes, gravés dans le marbre cinématographique au moyen des grosses pattes du lézard atomique japonais, pouvaient sembler impossible à distordre complètement. Par le procédé du changement d’échelle et d’une réflexion simple sur l’humain, individuellement et en société, le réalisateur parvient à évacuer la destruction comme ressort dramatique du film de monstre pour construire une apocalypse familiale, une tragédie au niveau nucléaire. L’absurde et le rire sont des moteurs de son propos qui ne télescopent jamais le dramatique, bien au contraire, et on sait combien ce dosage est complexe à monter, Alexandre Astier en sait quelque chose. En clair, voyez-le, il le mérite et vous fera passer un moment de cinéma prenant et intelligent.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.