The Revenant, le film des gastronomes

Ma rencontre avec le cinéma d’Iñarritu remonte à seulement l’année dernière avec le fantastique Birdman, film en plan séquence très maîtrisé, immersif, donnant une vision désenchantée et pourtant pas d’un cynisme névrosé de l’univers hollywoodien. Des lumières du star-system, le réalisateur mexicain nous conduit aujourd’hui avec The Revenant dans l’enfer glacé du Canada en plein XVIIIe siècle, dans l’affrontement des natifs américains avec les colons blancs qui grignotent leurs territoires.

 

 

L’histoire

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Tom Hardy, très à l’aise dans ce rôle

La trame de l’histoire est relativement simple. Un groupe de trappeurs anglophones est en train de collecter des peaux lorsqu’ils sont attaqués par des Amérindiens. S’en suit une fuite désespérée dans laquelle Hugh Glass, un éclaireur proche d’un peuple natif, se met en charge de les sortir du bousin. Mais voilà, alors qu’il avance dans une profonde et humide forêt il est sauvagement attaqué par un ours qui le laisse broyé et incapable de se déplacer. Ses compagnons le retrouvent, le soignent tant bien que mal et l’entraînent avec eux, jusqu’à ce que le chemin devienne trop impraticable avec un brancard. Le chef de l’expédition décide donc de le laisser en arrière avec trois hommes, dont le fils d’Hugh, pour revenir le chercher ensuite. Mais tout ne va pas se dérouler sans accroc.

Le trappeur John Fitzgerald, incarné par Tom Hardy, qui était resté avec Glass, bouscule l’intrigue, laisse le héros seul et s’enfuit… Commence alors pour DiCaprio un long combat pour la survie en milieu hostile avec les Amérindiens aux fesses…

Après les studios, les grands espaces

Entendons-nous bien tout de suite ; The Revenant n’a pas un scénario qui va révolutionner le cinéma, mais là n’est pas son intention et son projet. C’est au contraire un film de sensations qui, comme Birdman, propose une immersion dans l’intrigue. La caméra d’Iñarritu suit les hommes, s’approche de leurs visages, contemple leurs peurs, capte leurs petites joies, souligne leurs peines. Elle prend le temps, elle plane doucement, comme c’est le cas dans la scène d’ouverture. Elle avance, lentement, braquée sur un cours d’eau, progressivement elle se redresse, s’éveille, et laisse entrer dans son cadre les hommes qui chassent. Ils progressent dans une forêt inondée avant de s’arrêter devant un élan dont la silhouette massive se découpe dans une brume matinale devant un lever de soleil.

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Boum, paysage dans tes dents

Et c’est simplement beau. Ce film est rempli de plans caméra à couper le souffle. Ce n’est pas qu’un inventaire des jolis paysages canadiens, c’est une mise en perspective de l’homme avec un milieu qui le dépasse et dans lequel sa frénétique activité semble encore dérisoire bien que, ponctuellement, Iñarritu nous rappelle le rôle délétère de la conquête en marche pour cet environnement, au moyen par exemple des tas de crânes de bisons que DiCaprio contemple en rêve. En clair le plan très large, l’isolement, le malaise des grands espaces reviennent à suggérer la disproportion des forces entre l’homme moderne du XVIIIe siècle face à la toute puissante nature, mais par d’autres plans, Iñarritu indique combien cette tendance est en train de changer ; arbres qui brûlent, exploitation massive des ressources fauniques… Là est aussi la conquête, là se trouve le germe de la destruction d’un ordre équilibré et harmonieux…

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Les tas de crânes de bisons, symboles de l’exploitation irraisonnée des ressources fauniques

Noblesse amérindienne

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Le chef amérindien qui mène la traque

The Revenant est une ode à l’ancien monde amérindien, sans angélisme cucul la praline. Les natifs sont volontiers brutaux eux-aussi, comme le rappelle le dialogue autour de la pratique du scalp tenu par Tom Hardy. Mais ils ne le sont pas avec les mêmes intentions d’absolu que les envahisseurs. Le personnage de l’indien isolé qui rencontre DiCaprio et le suit un bout de chemin résume très bien cette perspective ; les Sioux ont massacré sa famille et, selon ses propres mots, son cœur saigne. Pour autant il ne se lance pas à corps perdu dans la vengeance et le carnage, il laisse « au Créateur » le soin de la justice. L’idée, en dissonance par rapport aux valeurs que l’on ne cesse de voir fleurir dans les œuvres culturelles contemporaines, me semble bien montrer que le film d’Iñarritu n’est pas placidement une sorte d’ersatz de la balourdise symbolique de notre temps, comme certains l’ont avancé, mais plutôt une tentative de contre-pied.

Si ses Indiens ne sont pas humanisés et individualisés étroitement comme on a l’habitude de procéder dans le cinéma c’est, à mon sens, pour leur donner une autre dimension. Plutôt que de verser dans le tire-larmes habituel, il a pris le parti de la dignité, de la noblesse même. Je pense qu’il en a marre des reportages lénifiants où des « Blancs » dénoncent ce qu’ont subi les Natifs en n’oubliant pas de placer un ou deux Occidentaux vertueux venant les protéger. Non, là ils sont indépendants, insaisissables et lointains. Ils sont fiers et insoumis face à la barbarie dont ils font l’objet et surtout face à la « civilisation » que l’on veut leur imposer. Alors il est certain que vu l’habitude que l’on a pris de voir les opprimés comme de simples victimes apeurées que l’on doit sauver du haut de nos grands destriers blancs, la rupture de ton est importante.

Les images…

Mais avant tout, le travail d’Iñarritu est celui d’un passionné de l’image. Son film, tourné entièrement en lumière naturelle, dans les quelques moments disponibles par jour, en pleine nature, relève du tour de force de qui a quelque chose à montrer et à suggérer avec ses images. Cela change évidemment des bouillies numériques et autres filtres lourdauds. Les plans sont magnifiques et participent à l’expérience d’immersion. Ils sont ponctués par le chant lourd et difficile des respirations, à la manière des roulements de tambours dans Birdman. C’est très prenant, cela accompagne l’idée de poursuite, de fuite, de peur… Au coté des protagonistes on se prend à haleter face à la tension et on se rend compte qu’on est capté par le film. Cette respiration devient même tangible lorsque DiCaprio, couché, finit par embuer la caméra avant que l’on passe à la scène suivante. En guise de représentation symbolique de la survie, cette lancinante respiration est très bienvenue. Le héros la justifie même factuellement dans le film à propos de son fils…

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DiCaprio dans le Grand Nord

Un film à vivre

Si le film est immersif, il est aussi dérangeant pas sa violence brutale. Les atrocités sont explicites, les flèches se plantent dans les crânes en vibrant… S’il y a chorégraphie dans l’affrontement, jamais il n’est esthétisé, il est toujours montré sous son jour le plus « réaliste » et le plus cru. Et d’ailleurs, comme c’est une histoire de survie, le man versus wild qui nous est donné à voir ferait envie à bien des Bear Gryll.

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Grrrrou

Les équipes du film ont travaillé avec des spécialistes de la survie en milieux hostiles et déclinent ce qu’ils y ont appris ; consommation de moelle osseuse de cadavre, pêche sans matériel (The Revenant, un film pour les gastronomes)… tout y passe jusqu’à un petit roupillon passé dans un lieu douillet et insolite que je vous laisse découvrir. Si l’extrême violence que doit supporter le héros laisse songeur quant à ses capacités de résistance, il n’en demeure pas moins que tout ce qui se produit à l’écran reste dans le domaine du potentiellement plausible.

Polémique…

Je rajoute une petite chose sur une « polémique » (oula la la, le terme et la pratique à la mode) ; un acteur québécois, Roy Dupuis, devait jouer dans le film mais il a décliné le rôle d’un trappeur francophone car il jugeait leur comportement trop caricaturalement négatif. Je peux comprendre en effet son point de vue ; il est vrai que ce groupe est présenté de façon très peu subtile et leur comportement est unilatéralement répréhensible moralement parlant. Néanmoins, je ne vois pas bien en quoi les trappeurs anglophones se distinguent clairement de ce traitement et d’ailleurs ce n’est pas pour le temps de présence à l’écran des francophones qu’il soit vraiment justifié de dire d’Iñarritu qu’il « insulte l’Histoire »… A ce train-là je pense pouvoir composer des ouvrages de mille pages par paquets de douze si je devais relever toutes les fois où l’Histoire a été « insultée » dans des œuvres culturelles. Enfin, trouver ça sur le Figaro, est-ce vraiment si étonnant… ? Cocorico !!!

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The Revenant est un film complètement hallucinant qui fait plaisir à voir en temps qu’œuvre viscéralement visuelle. Tout se déroule dans un environnement magnifique et mortel, filmé avec une maestria qui laisse sans voix. Dans le paysage cinématographique actuel je pense que c’est un film important ; il prend le temps, donne à voir de la beauté et de l’horreur, parle de l’impact de la civilisation occidentale sur des terres vierges et réhabilite de la manière la plus noble ceux qui ont été les principales victimes de la conquête de l’Amérique.

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L’ours Flavius attaque

En bonus, petit coup de gueule ; on rencontre pas mal de critiques acerbes du film qui lui prêtent les pires intentions du monde et font d’Iñarritu un débile léger lourdingue à la subtilité d’un tractopelle. Je pense que ce qui les motive est l’engouement assez généralisé pour l’œuvre. Ce qui plaît de façon trop unanimement démocratique est nécessairement vécu comme de la merde en barre camouflée sous du chocolat. Or quand on se pique de cinéphilie ou de tout goût un peu « élevé » en matière « artistique » il est de bon ton dans notre société de fuir tout ce qui « buzz ». Je recommande de prendre quelques distances avec ceci parce que cela conduit à regarder des films ou n’importe quel type d’œuvres avec un œil d’une subjectivité non motivée par nos goûts, nos ressentis, mais par un à priori de départ négatif qui pourrit complètement un visionnage. Et tout ça pour quoi ? Pour ne pas être comme tout le monde ?

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.