This War of Mine : et vous, ça vous ferait quoi de vivre dans un pays en guerre ?

Les couleurs sont désaturées, on croirait presque à du noir et blanc. Le graphisme est à la fois terne et stylisé, tout en tons gris et en effets de crayonnés. L’interface est tout aussi épurée : quelques indicateurs de temps ou de température, de véritables photos en guise de fiches de personnages, avec quelques mots sur leur état ou leurs compétences. Les tableaux sont des plans de coupe de bâtiments à moitié détruits et on ne peut se déplacer dans la profondeur. Cependant, les détails sont suffisamment abondants pour donner de la crédibilité à l’environnement et les fonds, qu’on oublierait presque tant ils paraissent naturels, s’avèrent souvent magnifiques quand on prend le temps de les observer.

« À la guerre, tout le monde n’est pas soldat »

This War of Mine n’est pas un jeu de guerre comme les autres puisqu’il vous confronte à la (sur)vie de civils durant un conflit. Pas de super-soldats callofdutiens ou de troupes anonymes à envoyer au casse-pipe. Ici, les protagonistes s’appellent Pavle, Bruno, Katia,… Ils étaient cuistots, instits ou pompiers. La nature des belligérants n’a aucune importance : ce qui compte, ce sont ces gens qui cherchent à tenir le coup en attendant des jours meilleurs. Avec sa ville assiégée, ses snipers et une esthétique typée Europe de l’Est, on sent l’influence de Sarajevo mais le jeu se veut universel en ne faisant référence à aucun événement en particulier. Les civils de This War of Mine étaient autrefois ceux de Sarajevo, de Grozny ou maintenant de la Syrie.

this war of mine maisonSpacieux T4 tout confort dans quartier calme. Famine séparée. Proximité snipers.

La thématique est d’une actualité brûlante et est traitée avec un premier degré à toute épreuve. Les développeurs polonais du studio 11-bit ne se cachent pas derrière une représentation fantaisiste ou, pire, un mauvais goût provoc’ (à l’inverse de leurs compatriotes trépanés de Destructive Studios). L’expérience This War of Mine baigne dans une ambiance pesante, une musique discrète et un rythme lent. Elle vit par les détails : les messages radio, les bios des personnages qui évoluent, les tags et petites lettres laissées ça et là.

En sortant d’un vieux garage abandonné que je viens de fouiller, je croise un homme assis. Sur le coup, j’ai un petit coup de flippe. Il pourrait être hostile et armé. Mais il me signale de ne pas lui prêter attention : il rend juste « visite à un ami ». Je remarque alors qu’il est assis devant une croix bricolée à la va-vite.

Cependant This War of Mine n’est pas une pastille éducative ou une simple présentation vaguement vidéoludique. C’est aussi un gameplay exigeant et extrêmement prenant pour les maniaques de la gestion. Il n’a d’ailleurs pas réellement d’histoire à suivre : ce sont l’aléatoire des événements et les conséquences de vos actions qui vont l’écrire. A la manière de la vague des rogue-like ou de jeux comme Don’t Starve ou Darkest Dungeon, chaque partie est différente. Son ton rappelle quant à lui Papers, Please. Bref : un jeu dans l’air du temps, d’un genre qui réinvente sans doute plus le jeu vidéo qu’une augmentation de polygones.

Son aspect aléatoire assez injuste colle particulièrement bien au thème mais ne gâche en rien l’expérience, puisque le jeu donne tous les moyens de gérer cet aléatoire. Après tout, il est certes rageant que des pillards se soient pointés cette nuit-là mais cela reste votre faute si vous avez troqué les dernières munitions contre de la bouffe.

Pénurie Simulator

Sur le principe, le jeu se décompose en deux phases :

Le jour se passe dans une grande baraque à moitié détruite. En temps réel, c’est à vous de profiter de la journée pour gérer ce chez-vous des plus précaires par l’entremise des personnages. Avec les maigres ressources que vous avez, il faudra préparer à manger, consolider les entrées pour se protéger des importuns et améliorer le confort général. Il faut crafter des lits pour que vos survivants puissent se reposer correctement, un chauffage pour passer l’hiver et des filtres pour récupérer l’eau.

this war of mine gameplay« On va douiller en taxe d’hab' »

De manière plus avancée, vous pouvez fabriquer une petite serre, un atelier pour construire des armes ou distiller de l’alcool. Mais vous devrez en permanence faire des choix, car vous avec besoin de tout et ne disposez de rien. Il faut surveiller la satiété de vos personnages, leur fatigue et leur santé y compris mentale. Car la guerre, ce n’est pas uniquement des bastos dans la tronche et bien d’autres dangers vous guettent : la maladie, la dépression et autres joyeusetés qui font le quotidien des civils en zone de guerre.

Si vous ne parvenez pas à comprendre pourquoi des gens risquent leurs vies et s’embarquent sur des chemins périlleux pour fuir leurs pays ravagés, jouer à This War of Mine pourrait vous donner un certain nombre de raisons.

A noter que les personnages n’ont rien de soldats et disposent de compétences plus ou moins utiles. Si une institutrice n’est pas forcément la plus adaptée à la situation, un bon cuistot sera plus efficace pour optimiser la nourriture et une journaliste sera plus à l’aise pour négocier. Certains de vos survivants fument et se sentiront mieux après une petite clope (encore faut-il s’en procurer). Pour d’autres, ce sera le café ou les bouquins. Et puis au pire, une petite cuite à la gnôle devrait leur changer les idées, même si – comme chacun le sait – un mec bourré est rarement des plus productifs.

Là où cela devient vicieux, c’est que tout est lié : il sera préférable d’apporter sa nourriture au lit pour éviter qu’un malade se fatigue (ce qui devient compliqué quand tout le monde est plus ou moins malade, exténué ou blessé) ; les personnages auront le moral dans les chaussettes s’ils voient leurs petits camarades affamés ; il faudra parfois que l’un d’eux passe des heures à consoler un ami plutôt que de se reposer ; j’en passe et des bien pires.

Sujet à de gros problèmes de santé dans mon groupe, je me résous à aller cambrioler une maison encore habitée. Il s’agit d’un couple de vieux et de leur fils, un grand gaillard pas bien aimable. Ce ne sont pas des mauvais bougres mais ils refusent de marchander, alors tant pis : ils ont de quoi partager. Et tout ce que je veux, ce sont des médocs. Je ne toucherai pas à leur bouffe. Pavle se faufile pour atteindre la pharmacie, que je force. Merde : le petit vieux tombe nez à nez avec moi et appelle à l’aide. J’ai le temps de me cacher dans une chambre. Ils me cherchent partout. Ce n’est que là que je remarque derrière Pavle un lit où dort la vieille dame. Heureusement, je n’ai pas fait assez de bruit pour la réveiller. Je parviens à me tirer en évitant la confrontation. J’ai mes médocs mais certains membres du groupe vivent mal le fait d’avoir volé ces gens.

La nuit tombée, il faudra décider qui fait quoi : qui dort où, qui monte la garde et surtout qui va partir collecter. Car vous avez accès à différentes zones de la ville où vous procurer discrètement matériaux, nourriture et médicaments. Il vous faudra parfois des outils spécifiques et certains endroits sont dangereux : snipers, criminels ou autres survivants. Certains s’avéreront des partenaires fiables, d’autres de véritables salopards. S’ensuit alors une séquence similaire à la maison, mais sur un autre tableau et avec un seul personnage, où il faudra se faufiler, fouiller, forcer quelques portes et parfois se battre (option que le jeu ne favorise absolument pas, loin de là). Le sac à dos est extrêmement limité, surtout si vous embarquez des armes ou des outils, et là encore il faudra faire des choix. Une mauvaise nuit de récolte, parce qu’on a été forcés de fuir ou qu’on n’avait pas accès à ce que l’on cherchait peut s’avérer une grave perte de temps.

this war of mine suicideGrosse ambiance

Dis, t’aurais pas une clope ?

L’une des grandes intelligences du jeu est d’incorporer dans le gameplay les questions d’éthique, et pas seulement de vous laisser seul juge, ce qui favorise les comportements de sacs à merde. S’en prendre à des innocents impacte négativement le moral de votre groupe, ce qui peut amorcer une spirale de dépression. Parfois, on viendra vous demander de l’aide, ce qui occupera longuement un personnage ou vous poussera à lâcher sans contrepartie des ressources précieuses. Cela aboutira dans certains cas à une récompense tardive mais pas toujours. Mais surtout, aider des gamins dont la maman est malade remontera le moral du groupe et, si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas vous le permettre, cela le fera chuter. Le jeu étant assez ardu et l’avenir toujours incertain (on ne sait pas quand arrive le cessez-le-feu), faire preuve de bonté peut s’avérer réellement punitif, voire fatal, même avec les meilleures intentions du monde.

Je viens d’accueillir cette ado. Elle dit qu’elle sait se faufiler discrètement alors je tente de l’envoyer dans ce hangar tenu par des connards de miliciens. Promis, je serai prudent, mais cet endroit regorge de ressources. Je fais extrêmement attention et récolte de quoi sortir le groupe de la merde critique dans laquelle il est. Sur le chemin du retour, un garde que je n’avais pas repéré : il abat l’ado sans sommation. Coup dur pour le groupe, privé des ressources et très atteint par la mort de la petite.  Décidant que j’avais niqué ma partie, j’envoie Pavle avec notre seule arme (un pauvre couteau) pour nous venger à la Hotline Miami. Je joue la séquence sérieusement et me débarrasse discrètement des sales types. Le corps de la gamine est encore là. Le hangar, lui, est tout à moi. Finalement, cette vendetta m’aura apporté beaucoup de ressources.  Mais il ne sera pas facile de remonter le moral du groupe. Quant à Pavle, il est revenu, mais blessé et totalement traumatisé.

A noter que le jeu est disponible sur ordinateur et Android/iOS (le gameplay me paraît honnêtement assez adapté à ces machines du démon) et qu’une version PS4/Xbox One va sortir sous le nom This War of Mine : The Little Ones, qui ajoute notamment la présence d’enfants. Une idée excellente dont on espère qu’elle sera aussi portée sur PC (en DLC si besoin) et que ce ne soit pas une saloperie d’exclu console (et je déconseille d’y jouer à la manette de toute façon, désolé Nemarth).

Plus important : il existe un DLC contenant simplement des street arts (de mecs connus apparemment mais bon, c’est pas mon domaine) et dont l’intégralité des sous sont reversés à une association pour les orphelins de guerre. Vous pouvez vous le procurer à trois prix différents qui ne changent rien au contenu, selon combien vous voulez donner à cet organisme.

Verdict

Entre CDProjekt Red et 11-bit, je commence sérieusement à me dire que la Pologne est une belle terre pour le jeu vidéo. This War of Mine s’inscrit dans cette génération de jeux qui favorisent des gameplays innovants, exigeants et bien conçus, intrinsèquement liés aux thématiques dont ils traitent, plutôt que de coller une histoire, si bonne soit-elle, à coup de cinématiques et de dialogues.

Ainsi, si This War of Mine aborde le sujet des civils dans les zones en guerre, c’est autant par son ambiance que par ce qu’il fait vraiment jouer. Une façon d’aborder les thèmes entièrement propres au jeu vidéo, utilisant ses propres outils au lieu d’essayer d’imiter ceux du cinéma.

En bref, un jeu auquel il est important de jouer, surtout en ce moment. A déconseiller tout de même aux allergiques de la gestion, aux phobiques de la lenteur et aux gens trop sensibles aux gameplays punitifs.

En complément :

Je conseille énormément la série de let’s play écrits de Fred du Joueur du Grenier. Il raconte sa partie de This War of Mine comme une véritable histoire de survivants. De plus, alors qu’il est connu pour des émissions plutôt humoristiques, il le fait avec un grand sérieux, ce qui fait autant honneur au jeu qu’au JdG (qui expérimente énormément sur cette chaîne secondaire).

 

 

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