Niourk : les derniers des nôtres

LazyLumps et Flavius avaient déjà évoqué le cas Stefan Wul dans leur article sur Le temple du passé, et je m’en vais enfoncer le clou en explorant encore une fois l’univers de l’auteur par l’intermédiaire d’Ankama et Comix Buro. Ils continuent de décliner les écrits du monsieur en BD, et pour cette adaptation ils ont fait ça bien : ils ont confié Niourk, le plus gros succès de Wul, aux bons soins du beaucoup trop rare Olivier Vatine (Aquablue, Cixi de Troy… escouizez du peu) qui vient de nous en livrer la troisième et dernière partie.

La SF à papa

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Niourk raconte les aventures d’un enfant noir vivant dans une tribu de chasseurs primitifs. Rejeté par les siens à cause de sa couleur de peau, il doit être sacrifié dès que le vieux chamane du village reviendra de son voyage vers la ville des dieux. Sauf qu’il ne revient jamais, l’enfant noir s’enfuit alors pour suivre ses traces et explorer les contrées inconnues qui  se révèleront bien vite être les vestiges de notre propre civilisation (bon, c’est pas du spoil, c’est sur la couv’). L’histoire passe doucement de voyage initiatique primitif à de la SF post-apocalyptique, où le jeune héros découvrira comment nous, ses ancêtres, avons merdé bien comme il faut.

Paru en 1957 dans la collection « Anticipation » chez Fleuve Noir, le roman a par la suite été réédité par Gallimard dans des parutions orientées jeunesse. C’est peut-être pour cette raison que je me suis retrouvé à lire ça pour le cours de français en classe de 5ème, dans une édition « Folio Junior Édition Spéciale » à la couverture extrêmement jaune qui pique les yeux, malgré le petit dessin d’Enki Bilal certainement réalisé sur une serviette de table au resto (oui, c’est gratuit). Par son protagoniste enfant et son écriture accessible, le roman est ainsi catalogué en jeunesse même si, bon, pas trop en fait. Il a finalement atterri chez Castelmore qui le republie en 2013 dans un joli grand format qui fait honneur à l’œuvre.

Voilà à peu près pour l’historique éditorial du monument, mais un roman SF qui a presque 60 ans ça doit sentir le pyjama Star Trek et le blaster-laser piou piou, feront remarquer les mauvaises langues du premier rang. Et bien pas tant que ça en fait, la SF de Wul est assez solide pour ne pas avoir à réinventer plein de trucs pour les pauvres lecteurs blasés du XXIe siècle que nous sommes. De ce point de vue-là, Olivier Vatine n’a pas eu à retoucher beaucoup d’éléments pour construire sa BD, oui parce qu’on va quand même un peu parler de cette version hein, on est là pour ça !

Danse avec les ours

La BD nous confirme que le propos de l’auteur original n’a que très peu vieilli même si dans cette version, le background s’est vu un poil réactualisé pour coller aux évolutions des préoccupations écologiques de notre époque. L’adaptation de l’histoire est excellente et garde toute la puissance du matériau original, tout en le modifiant juste assez pour en donner une lecture nouvelle, y compris sur la fin. Vatine a fait un travail remarquable sur le découpage du récit qui est rythmé à la perfection sur trois tomes. L’évolution du tribal vers la SF pure se fait étape par étape, chaque volume a son propre style tout en gardant une identité d’ensemble sur la série.

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La progression se fait tranquillement, à la cool, ça commence par une aventure initiatique sympathique très bien maitrisée où on redécouvre la Terre à travers les yeux de ce petit garçon, puis on gagne en ampleur et en richesse au fur et à mesure. L’histoire n’est ni trop complexe ni trop simple, parfait pour une BD, et elle nous amène vers un troisième épisode qui balance au lecteur une fin dense en mode « baffe dans ta gueule ». La série ne cesse de  monter en puissance jusqu’à cet apogée final très bien amené, pas une fausse note, pas une maladresse, ça coule tout seul. Les chipoteurs scientifiques râleront peut-être sur l’utilisation quasi-magique de la radioactivité, mais ça fait tellement vintage que j’ai trouvé ça fun.

Difficile d’aborder les grands thèmes de la BD sans en gâcher les surprises, mais sachez que le devenir de l’humanité est traité avec subtilité et se dévoile de manière limpide à travers le regard de cet enfant primitif qui va nous emmener dans son voyage. Le héros est attachant et surtout… Il est copain avec un ours !! C’est pas cool ça ?! On suit cet enfant dans un monde qu’il ne comprend pas, où il essaye de coller ce qu’il voit à ses croyances alors que le lecteur voit très bien ce dont il s’agit. Les vestiges de nos vies à travers le regard ignorant du protagoniste crée un décalage amusant : lui essaye de comprendre ce qu’il voit, et nous essayons de savoir ce que nous sommes devenus dans ce monde-là.

Garantie sans fond vert

Côté graphique, Olivier Vatine s’est donné à fond avec ses petits crayons. On reconnait sa touche au premier coup d’œil, avec son encrage fin, ses personnages légèrement anguleux et sa gestion de l’espace sur les planches. L’artiste n’est pas aussi prolifique que certains de ses confrères mais c’est pas plus mal, car chaque nouvel album est soigné, une tuerie graphique constante depuis Aquablue. Sa mise en page est claire et dynamique, il laisse des espaces de respiration et de vide dans ses décors et entre ses cases pour bien équilibrer la lecture. Ce monsieur maitrise la science de l’art séquentiel sur le bout des doigts.

Les personnages sont impressionnants, ils ont des « gueules » qui leur donnent beaucoup de caractère et leurs poses ont ce qu’il faut d’exagération pour donner du dynamisme aux plans. Comme l’histoire implique beaucoup de déplacements, on a des cases représentant de grands espaces où l’enfant apparait tout petit, ses traces de pas derrière lui et l’horizon au loin, ça accentue l’impression d’effectuer un grand voyage et donne de l’ampleur à l’univers de Niourk. Il n’hésite pas à faire de grandes cases, des panoramiques ou des pleines pages. Chaque planche se regarde comme un tableau, invitant à la relecture.

La mise en couleur est subtile, elle repose souvent sur une teinte générale pour poser l’atmosphère des scènes, donnant un rendu quasi-monochrome agrémenté de petites variations et dégradés. Tout est question d’ambiance et chacune fonctionne très bien. Entre ses qualités graphiques et les couvertures classieuses de cette collection chez Ankama, les trois tomes de Niourk sont de bien beaux objets.

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Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup de mal à trouver un défaut à Niourk, Olivier Vatine nous livre une série passionnante de bout en bout, rythmée, avec un fond intéressant et un graphisme maîtrisé à la perfection. Cette adaptation rend hommage au monument qu’est le roman original, et l’enrichit d’un univers visuel parfaitement mis en place. Ça confirme tout le bien que nous pensions de la collection d’Ankama et Comix Buro, et les trolls ont hâte de mettre leurs mains velues sur les autres adaptations de Stefan Wul.

 

Ce que les autres trolls en ont pensé :

Lazylumps : Après le voyage spatial du Temple du passé, nous voilà bien sur Terre dans un univers Wulien post-apo pour une initiation spirituelle et toujours autant progressiste. Fi des univers à la Mad Max, ici nous nous retrouvons au point zéro, avec une humanité revenue à l’âge de pierre et qui subit son passé plus qu’elle ne le comprend. La « quête » est menée de bout en bout, et entraîne le lecteur tout en le faisant se questionner un tant soit peu sur les ravages actuels que l’homme s’inflige et inflige à la nature. Bref, encore, chapeau.